Gérard Le Goff

Les années-lumière

T.S.F.

Dans le salon du logis familial trônait le poste de T.S.F. Un imposant modèle à lampes carrossé de bois clair et de bakélite. La télévision, ce serait pour bien plus tard.

A l’heure du déjeuner, on écoutait des chansons et les dialogues de Sur le banc. Après les réclames et juste avant les Dernières nouvelles de demain éclatait le générique de Ca va bouillir ! Geneviève Tabouis lançait ensuite son célèbre : « Attendez-vous à savoir… ».

Le soir, on ne manquait pas le feuilleton La famille Duraton. On faisait l’obscurité pour nous croire dans une salle de spectacle. Sur la façade de l’appareil, une lampe mystérieuse s’allumait, dotant l’assistance comme le décor d’une aura verdâtre.

Œil magique,

Eclaires-tu vraiment de ta lumière verte :

Vatican, Vienne, Londres, Limoges,

Paris, Prague, Sottens, Monte Carlo,

Budapest, Maroc, Andorre et Luxembourg ?

Œil magique,

Que vois-tu à travers ta pupille verte ?

Nous dans la nuit,

Comme perdus, assis dans le salon,

Au milieu de l’univers.

***

Les Indiens

Entre les enfants, les combats firent longtemps rage. Les Crows contre les Sioux. Ceux qui s’écorchaient les genoux à la margelle du lavoir, là-bas, derrière la barrière, avant le rang de hêtres, dans cet autre pays perçu comme un trou bleu dans la nuit des feuilles. Cavale de métal et arc d’osier. Flèches de jonc sec. Pas de quartier. Et le soir, double ration de mercurochrome.

***

Jungle

Pour se rendre à l’école, il fallait emprunter un long chemin de terre et de cailloux, une marche poussiéreuse que tempéraient des haies de chèvrefeuille grâce à la clarté sucrée de leurs fleurs blanches.

Pour nous retarder, à mi-route, à l’orée d’une clairière attendue, une barrière délabrée nous cédait le passage. Elle nous permettait de pénétrer dans une jungle de haut sainfoin, d’où jaillissaient des constellations de papillons.

Extraits de  » L’élégance de l’oubli » Éditions Encres Vives. Collection Encres Blanches.

Plus d’infos : https://encresvives.wixsite.com/michelcosem/edition

GÉRARD LE GOFF

Gérard Le Goff travaille la prose (roman, nouvelles), la poésie, le dessin et la peinture. Pour en savoir plus, voir son site :

Gérard Le Goff : Amers & compas,

https://gerardle-goff4.wixsite.com/monsite

Bernard Grasset

Bernard GRASSET, BRISE, Jacques André éditeur, coll. Poésie XXI, 2020, 44 p., 13 €

Dans la poésie de Bernard Grasset les mots se heurtent, se confortent, s’imbriquent avec violence parfois mais également avec une complicité entretenue par une véritable passion. Position de négation ou d’action selon le poète.

Lyrique de haut vol, Bernard Grasset grandit la proximité des mots grâce à leur seul assemblage situé à l’endroit exact qu’il a choisi afin de leur donner cette vérité qui ne supporte aucune faiblesse.

Cette tension, comme toute autre action, donne aux mots leur autonomie et donc leur force. Un simple énoncé parvient à créer une vérité poétique qu’il est hors de propos d’éviter.

L’érudition de Bernard Grasset se déploie ici avec une grande facilité et sa poésie en hérite toutes les richesses, toute les subtilités que l’on aimerait trouver chez d’autres créateurs.

Un ouvrage de réflexion aux nombreuses retombées.

JEAN CHATARD

Plus d’infos : http://www.jacques-andre-editeur.eu/web/ouvrage/442/+Brise.html

Domi Bergougnoux

Acouphènes

Entre mes oreilles

stridulent

les acouphènes

pulsatiles

le flot du sang

bouillonne aux tempes

Tant de nuits blanches

ont creusé leurs cernes bleus

Tant de peine

a rongé jusqu’à l’os

ma carcasse

Pourtant, la vie est là

un morceau de chair rouge

qui bat sous la poitrine

comme un coquelicot

Et l’espoir d’un vent doux

pour bercer ses pétales

dans la lumière

d’un autre jour

***

A quoi bon péter plus haut que son cul

Nous serons tous un jour

mêmes grains de poussière

dans la mâchoire du monde

Des premiers pas sur terre

à la marche funèbre

qui suivra nos cendres

il n’y a qu’un instant

une page balbutiante

de larmes et de rires

qu’un dernier râle efface

l’empreinte fugitive

d’une saison d’humain

dans l’immensité bleue

Extraits de « Dans la tempe du jour » Editions Alcyone, 2020. Collection Surya.

Plus d’infos : http://www.editionsalcyone.fr/440124636

DOMI BERGOUGNOUX

Plus d’infos : https://www.recoursaupoeme.fr/auteurs/dominique-bergougnoux/

Claire Kalfon

J’écris toujours la même chose

l’interstice entre les lattes du jour

tendues aux trois quarts

Je me répète et je m’additionne

croyant mener la trace et l’ombre

et plus je m’approche

du petit tas de cailloux

sur le côté de la route

plus le mystère s’épaissit

L’entaille dans l’écorce

qui nous trace le chemin

n’y fait rien

à peine nous contient-elle

protégés et démunis

***

Rond comme le temps

le jour s’enroule

dans le seau et la lucarne

l’anse et le cadran

dans le nid confondu

et le front de la lampe

dans la virgule

et la boucle du fil

le nombre et la poignée

dans le cerceau posé à terre

et la courbe du chemin

qui me perd

me rattrape

entre le geste du matin

et le poids du soir

Extraits de  » Ici et pourtant » Editions Unicité, 2020. Collection Le Vrai Lieu.

CLAIRE KALFON

Plus d’infos : http://le-capital-des-mots.over-blog.fr/2020/05/le-capital-des-mots-claire-kalfon.html

Claire Raphaël

Le village aux fenêtres

étroites en silence

aux pierres assemblées

pour tisser des murs gris rehaussés de bois dur

le village a convié nos souvenirs d’enfance

et la fontaine a bu l’eau et le vin des fêtes

sur la place centrale où le drapeau s’arrange

de nos airs convaincus nos mines patriotes.

Le four à pain s’arrête

tout au fond d’une impasse

pour imiter l’histoire

celle qui nous honore

les maisons ont vécu au fil des saisons neuves

pour dresser des balcons rehaussés par des fleurs

et nous cherchons la trace

de tous ceux qui sont morts sans avoir rien avoué de leurs peurs leurs remords.

***

Nous sommes libres

de préférer les sommets

à toutes les controverses

que nos villes proposent en guise d’ambition.

Nous sommes libres de croire

que la nature est le creuset

de notre effort tendu vers l’absolu

comme l’amour est offert au ciel

pour que nos passions s’accomplissent

dans le silence et l’oraison

pour que la joie remplisse

nos muscles nos corps d’un sang plus vif

que l’or de tous les poèmes…

Nous sommes libres de vouloir accomplir notre destin

dans la solitude accueillie comme une aubaine

à cet instant où la pierre rejoint la nuit.

Extraits de  » Par nos montagnes  » Collection Encres Blanches.

Editions Encres Vives, 2020.

https://encresvives.wixsite.com/michelcosem/edition

CLAIRE RAPHAEL

Plus d’infos : http://claire-raphael.com

Séverine Daucourt

Noire substance, Séverine Daucourt, éd. Lanskine, 2020, 13€

La mort, la maladie, le père

C’est un peu pressé par mon activité de lecteur, que j’ai ouvert le livre de Séverine Daucourt, qui en 11 chapitres raconte la fin d’un père. Et en guise de substance morbide, le développement des derniers mois de la vie de ce personnage saisit avec réalisme les substances glaireuses, ce qui entretient le ton général du texte, où l’on voit comment ce père mourant, certainement celui de l’autrice, reste sujet d’une organicité sanglante, visqueuse. Une noire substance. Ces dernières heures, frappées de crudité, s’écrivent par bouts, par fragments, de façon buissonnante, composées par les triangles d’une espèce de kaléidoscope angoissé. Et cela nous livre le témoignage de la vie dans sa physiologie atroce et douloureuse, heures passées en la compagnie de la folie, de la scatologie, du drame, de la maladie et de la mort.

On voit la décrépitude au travail, qui elle-même travaille l’écriture de l’écrivaine, qui réfléchit la mort plus que Séverine Daucourt ne réfléchit sur la mort. Coupe nette et noire du temps de mourir, sans philosophie, sans temps possible pour la philosophie, étant donné que la durée est compromise et qu’il faut aller vite jusqu’aux dernières piqûres de morphine. On prend ici le trépas au sérieux, en faisant de la mort une auteure d’elle-même, qui mime son récit, qui écrit sa narration avec tous les détails visqueux, incommodes dont elle est l’héroïne.

Théâtre de la maladie, très certainement. Davantage aussi le rappel de la nécrose photographiée par Hervé Guibert, qui immortalise à la fois son déclin et l’aigreur affreuse des suintements du pus, de son corps amaigri, squelettique, touché par l’immonde maladie. Car comprise ainsi, la mort déconstruit, et le soin n’est que son bras armé. S. Daucourt décrit le père, son corps en demande, son traitement, qui ne font que souligner qu’il se détruit. Le vieil homme se défait peu à peu. Il s’abîme en s’enfonçant dans l’abîme. Les médicaments ne sont pour finir qu’un palliatif devant son Parkinson, car le soin ne soigne pas, disons, ne peut que clore ce qu’il désigne, miroir de l’avancée de l’agonie, heures finales imagées par des potions. L’entière démission des proches fait partie de ce sinistre tableau quand plus rien ne rend possible la guérison. Plus aucun geste, plus aucun sursis pour différer l’embarquement dans le fatal bateau du nocher de l’autre monde.

Je finirai cette brève note en évoquant ce que furent les derniers instants de mon père, disparu en août dernier. Car devant la souffrance, lui aussi luttait à sa façon. L’incohérence de querelles sans fondement, diverses chutes dans sa salle de bains, et pour finir, dans sa piscine, ses sursauts contre le cancer, ses rémissions et son angoisse somme toute, furent autant des points d’exclamation que d’interrogation. Ces derniers moments conclurent la terrible parenthèse d’une affliction sans nom.

Ainsi, j’ai compris ce petit livre comme une sorte d’exercice du souvenir, dont la brutalité et la vérité de l’évocation du géniteur disparu, de son extinction pathétique, persisteraient bizarrement dans la mémoire, comme une manière de garder en soi la vie physique du manquant, de l’absent qui s’en fut.

Didier Ayres

Il jette son oreiller vers des assaillants imaginaires. Ses hallucinations deviennent menaçantes, il lutte contre d’hostiles créatures qui viennent le chercher. Il a peur. Il commence en outre à avoir mal, son corps est d’une raideur effrayante après l’arrêt des traitements. On n’arrive plus lui enfiler ses t-shirts. Il faut plus large, ouvert, on prend ceux du gendre. Il doit être changé souvent, les diarrhées, la sueur.

Christophe Esnault

Pour rejoindre la petite rivière

Emprunter la route nationale

S’arrêter sur le bord de la route

Pour dérober quelques revues de fesses

Abandonnées

***

Voler des livres pornos

Très chers

Après feuilletage halluciné

Les échanger contre deux pièces

Qui payeront une bobine de fil

A un gars plus âgé que toi

Qui invite des femmes chez lui

Et se vante de régler le réveil toutes les

deux heures

Pour les baiser une fois de plus

Son rêve : en sauter une

Le dimanche

A la sortie de la messe

Sur le parking

Ainsi tous les désirs sont dans la nature

Extraits de  » L’enfant poisson-chat  » Editions Publie.net

CHRISTOPHE ESNAULT

Plus d’infos : https://www.publie.net/2020/11/25/nouveaute-lenfant-poisson-chat-par-christophe-esnault/

Pascal Hermouet

V

Alors que le ciel laiteux baisse ses humbles volets

non loin d’une haie on entrevoit un abri de chasseur

endroit rustique cabane pratique voici l’auberge.

Sans plus attendre tu salues les lieux

déjà la nuit déploie ses voiles

vite éteignons les rares feux.

VI

Plusieurs songes émergent à contre-courant

bien malgré toi tu les oublies peu importe suivons le flux.

Les vents circulent quête funambule

le bois résiste le sol insiste

instants aveugles tunnel sans flash.

VII

Quand apparaissent des filaments de brume

tu ouvres les paupières et tu sens la lumière

peu à peu le jour s’étire

souvent taiseux jamais avare.

Ici la nature devient prière

aux rivières d’argent elle préfère un soupçon de rosée

pour ourler ses chemins de traverse

ici l’aventure broie les barrières.

Extrait de  » Le jour j’entends le ressac de la nuit  » in  » Passage à l’heure d’hiver  » Editions Unicité, 2020.

http://www.editions-unicite.fr/auteurs/HERMOUET-Pascal/passage-a-l-heure-d-hiver/index.php

PASCAL HERMOUET

Site : http://www.pascalhermouet.com/index.html

Étienne Ruhaud

LES CÈPES

Des champignons hauts de trois mètres, larges de quarante à cinquante mètres, semés au fond d’une vallée encaissée, au milieu d’un pays lointain et pluvieux, peuplé de gens silencieux.

Pas de pied. Juste une sorte de soucoupe arrondie, immense, blanche, posée au sol. Une vaste galette spongieuse mais étanche, rainurée de tiges sanguines, dont l’intérieur reste creux, garni de soies cotonneuses qui tiennent chaud l’hiver.

Chaque clan a son cèpe, dans lequel il pénètre au moyen d’un étroit orifice pratiqué à la base, pour ne pas tuer l’organisme. Toute la famille dort en commun, sans porte ni fenêtre. Disposé au milieu, l’unique foyer en pierre laisse de longues et cruelles taches brunes à la surface. Cela sent le mouillé, le suint. Les tribus adverses ne peuvent détruire les cèpes millénaires, dont la chair résiste au feu. Flèches et autres projectiles restent ainsi fichés dans la membrane, avant d’être progressivement avalés, formant de légères aspérités qui disparaissent avec les jours.

L’été, les cèpes se reproduisent, s’étendent vers d’autres vallées. Saturé de spores, vague verte, odorante et urticante, l’air devient irrespirable. Les habitants rejoignent le haut de la montagne, pour quelques semaines. La grande grotte rouge.

Extrait de  » Animaux  » Editions Unicité, 2020. Illustrations de Jacques Cauda.

http://editions-unicite.fr/auteurs/RUHAUD-Etienne/animaux/index.php

ÉTIENNE RUHAUD

Écrivain et critique littéraire.

 » Petites fables  » ( poésie ) Editions Rafaël de Surtis, 2009.

 » La poésie contemporaine en bibliothèque » ( essai ) L’Harmattan, 2012.

 » Disparaître » ( roman ) Editions Unicité, 2013.

Son site : https://pagepaysage.wordpress.com/

Catherine Andrieu

Quand j’étais petite, maman me disait qu’aux défunts il poussait des ailes. C’est comme ça qu’à six ans j’ai commencé à dessiner des anges, aux feutres, et de leur fabriquer des maisons-cimetières. Il suffisait de relever le papier de la pierre tombale, pour trouver l’ange de carton au-dessous. Je faisais l’admiration de tous, puis je n’ai plus dessiné jusqu’à l’âge adulte. J’ai quarante deux ans dans quelques jours, et je reprends mes feutres pour colorier les anges… ça ne fait plus l’admiration de personne, sans doute, mais il m’est absolument nécessaire de reprendre le média pour aller chercher la petite fille triste au fond de la Maison-Bateau et la jeune fille jalouse dans le couloir de la fac, qui dessinait au bic, pendant les cours, des femmes au visage coupé en deux. Cette nuit, l’ange bleu m’est apparu. Elle était belle dans sa robe ciel. Elle est venue avec un petit chat brun sur les épaules… Elle avait de belles ailes transparentes et, surtout, elle avait le visage d’Isabelle, mon amie suicidée… Isabelle était belle quand elle se lâchait les cheveux et enlevait ses lunettes. Mais ce visage-là, elle le gardait pour les intimes. Les autres ne voyaient en elle qu’une intellectuelle ; pire, ils ne la voyaient pas… Isabelle a posé pour moi, peinture et photo. Elle m’a offert le plus intime d’elle-même : son visage nu. Elle et moi avions un pacte : s’il était vraiment quelque chose après la mort, la première à le découvrir ferait signe à l’autre. Bientôt dix ans sans réponse, mais je veux croire à cette apparition, cette nuit… L’ange avait une fleur dans les cheveux et elle m’en a tendu une.

Extrait de  » J’ai commencé à dessiner des anges  » Editions Rafaël de Surtis, 2020.

Avec douze dessins en couleur de l’auteur. Préface de Jacqueline Andrieu.

http://www.rafaeldesurtis.fr/PROSE.html

CATHERINE ANDRIEU

Catherine Andrieu est née en 1978. Après une vie passée dans le sud en bord de mer, elle s’installe à Paris où elle développe des activités d’écriture et de peinture. Elle n’oubliera jamais la mer, souvenir d’une enfance heureuse parce que revisitée par sa poésie. Les éléments y ont une vraie présence. La formation philosophique de Catherine Andrieu (Essai sur Spinoza publié aux éditions de L’Harmattan en 2009), ainsi que son inclination panthéistique, la conduisent à s’intéresser aux symboles et sagesses du monde, aux « correspondances » Baudelairiennes. D’un univers fantasmagorique développé dans plusieurs recueils au Petit Pavé ( Poèmes de la Mémoire oraculaire (2010), Nouvelles Lunes (2014), Seuls les oiseaux sont libres (2016) ), Correspondance avec Daniel Brochard (2018), sa poésie glisse vers des récits de l’inconscient, où la rationalité n’a plus de place, publiés aux éditions Rafael de Surtis, Ce monde m’étonne (2017), J’avais bien dit Van Gogh (2017), Très au-delà de l’irréel (2018), Hawking ; Etoile sans origine (2018), Des nouvelles du Minotaure ? (2019) ), Parce que j’ai peint mes vitres en noir (2020), J’ai commencé à dessiner des anges (2020). A noter également un texte publié aux éditions Rougier, A fleur de peau (2020).

http://catherineandrieu.fr