Pascal Mora

Nord

À André et Thérèse, mes grands-parents maternels.

Notre-Dame de Lorette, frêles statues

Fontaines blanches sous la lune

N’en finissent pas de verser leurs larmes

Si vite changées en brume.

La colline est couverte

D’une génération d’ossements,

D’une entière jeunesse fracassée.

Neigent les âmes friables

Comme les fées des plaines

Orphelines ensevelies sous le chagrin.

Passent les grelots fantômes,

Les fanaux feutrés sur le chemin

Flottant au bord du cimetière.

Comté d’Artois, mer d’Opale et mer du Nord,

Le jardin se lève à la Toussaint.

Entre les ronds du gel,

Petits visages qui me regardent

Depuis le passé présent.

Doux yeux familiers me susurrant

Des nouvelles de l’autre côté,

L’envers des apparences.

À Ardres, Zutkerque, Cassel mes grands-parents

Sont debout dans le brouillard du seuil

À côté d’un château d’enfance.

Je vois l’aube dans leurs yeux

Pleins des voyages de leur vie.

Je me passe la tête sous l’eau de leur nuit

En direction du Nord.

La journée s’effondre dans l’atelier du soir,

Derrière le cercle d’horizon.

Les villes ont les pigments brique et or

Des triptyques flamands.

Visages, poussières d’ombre

Le rouge saupoudre le noir

Par mélancolie d’éternel automne.

Passe sans souci

Un enfant de Saint-Omer,

Maigre prince de la rue

Extrait de  » Lisières d’instants  » Éditions Unicité, 2021.

Plus d’infos sur :

http://www.editions-unicite.fr/auteurs/MORA-Pascal/lisieres-d-instants/index.php

PASCAL MORA

Plus d’infos : https://www.recoursaupoeme.fr/auteurs/pascal-mora/

https://catalogue.bnf.fr/ark:/12148/cb16508729f

Photo de couverture : © Pascal Mora

Sophie Marie van der Pas

Le poème est à inventer, l’ouvrir par la négation, aller vers la contradiction, à contre-courant, le poème défi contre soi-même, cassant les doutes, les codes, niant l’ensemble des héritages, moi, qui n’aie pas connu la guerre dans la chair, ni l’atrocité de l’homme envers l’homme, que vais-je retenir de la pensée du poète, de la puissance de création, de la liberté qui tourne au vertige d’exister, reprendre à zéro la dérision, le sarcasme, l’ironie du jeu, ne plus avoir de frontières, déplier un langage, oser la respiration personnelle, oui, je sais la fragilité du poème, son miroir dévoile une pudeur, je cherche à rebondir sur l’angle du soleil.

***

Il pleut des doutes, aux accents d’orage, rencontre entre l’indifférence glaciale et l’énergie chaude d’un sommet, il pleut, comme des lames de rasoir, des larmes de lavoir, j’essore parfois le trop plein, par impuissance à dire, les mots manquent souvent, le temps d’ouvrir les livres, le temps d’apprendre l’alphabet, il pleut, ma ténacité n’aura pas d’importance, la désillusion sera bonne à moudre, j’en libère les parfums, ce qui reste est l’usure, la moisissure du grain, l’usure d’exister par la force du dire devient concentration, la mouture est la raison d’écrire, je tasse mes mots, avec le dos d’une cuillère, je filtre mes blessures, en attendant je vous invite à boire avec moi ce qui vient.

Extraits de  » Ricochets » Polder 190. Préface de Mérédith Le Dez. Couverture de Tanguy Dohollau. Publication de la revue Décharge, collection Polder. Plus d’infos : https://www.dechargelarevue.com/

SOPHIE MARIE VAN DER PAS

Plus d’infos : https://www.terreaciel.net/Sophie-Marie-van-der-Pas#.Ym7PUtpBwdU

Domi Bergougnoux

Buffle rouge

Il avance dans ce tunnel sans fin et sans issue.

À l’oreille, la voix qui l’obsède depuis des mois, celle qui parle aussi dans son sommeil, tantôt chuchotement, tantôt cri tantôt plainte.

Parfois, il est persuadé qu’elle vient d’un être cosmique, dissimulé dans l’épaisseur de la nuit, un être qui l’écoute, le surveille, le menace. Une créature sans visage, omnisciente, qui peut prendre à tout moment le contrôle de son esprit malade sans qu’il lui soit possible de s’en défendre.

Dans l’appartement, stores toujours fermés pour se protéger du regard intrusif des passants.

Cendriers pleins à ras-bord, emballages vides et chaussettes sales épars, cadavres de bouteilles qui roulent au sol. Sur la table de cuisine, assiettes souillées et plaquettes de médicaments entamées.

Une télé défoncée à coups de poing un soir où trop d’alcool et de désespoir.

Une poubelle qui déborde, un vieux bambou jauni dans un vase sans eau.

Tout un monde de détritus entre lesquels il traîne sa grande carcasse lasse.

Quelquefois, il approche de sa main la flamme bleue du briquet. La brûlure, le petit cratère dans la peau, l’odeur de chair cramée.

Se faire mal pour se sentir vivant ?

Pour affronter la rue hostile, il enfile un épais blouson de buffle rouge, et serre un couteau dans sa poche.

***

Homme froissé

La folie a ce pouvoir démesuré

de vider les secondes

de leur substance

pour happer le soleil

dans les ombres immobiles

Pour comprendre l’homme froissé

il fallait avoir vu

le fauve dans les yeux

le limon de la peau

l’effondrement lent de ses bras

la décomposition du tout en rien

devant elle

il n’était plus qu’une forme tremblante

à peine visible

une poussière d’amour

dans le jour douloureux

***

Fous

La folie

les nerfs sans repos

une route parallèle devant lui

Celui qui se promène là

irrite le troupeau

Ceux qui sont fendillés

on les laisse en pâture au vent

Extraits de  » La craquelure « . Dessins de Jean-Denis Bonan. Poésie. Éditions Al Manar, 2021.

Plus d’infos : https://editmanar.com/editions/livres/la-craquelure-edition-courante/

DOMI BERGOUGNOUX

Plus d’infos : https://www.recoursaupoeme.fr/auteurs/dominique-bergougnoux/

Catherine Andrieu

A mon psychanalyste

Sur ta photo je vois un vieil homme. Tu n’as pas cherché à me séduire. Tu n’as jamais triché. Il est quelque chose à l’horizon de ton regard qui m’émeut infiniment. Tu as compris tout de suite pour Paname. Sur ta photo je vois un vieil homme qui ne se soucie pas de son apparence. C’est ce qui te rend beau. Je ne te plais pas mais tu me plais. Tu fais ton job de psychanalyste en arrachant un à un les scarabées de ma bouche. Je tire la langue et je me moque. De moi d’abord. Puis de tout. Ce que l’on peut rire, toi et moi. Je te dis tout. Tu m’as portée dix-huit ans à bout de force. Parfois au bord de l’abîme, souvent même. Il y avait tellement de morts chez moi auxquels je parlais debout sur la fenêtre. Tu m’as ramenée de mes enfers d’énucléation. De mes fantasmagories malades. De ma morbidité constitutive. Un jour je suis venue te voir avec mon oiseau mort dans la poche. Tu ne l’as pas su. Plus tard je l’ai jeté dans le canal et j’ai pleuré, beaucoup. Tu es celui qui m’a guérie de tous mes oiseaux morts. Et, pour Paname, tu n’as pas jugé car l’on ne peut juger le destin. Avoir rencontré mon amour absolu sous la forme d’un chat, petite flamme vive, ô mes candélabres. Il est quelque chose en toi qui m’émeut infiniment et transcende le reste. Sur ta photo je ne vois pas qu’un vieil homme. Tu es magnifique. Je regarde mes mains, celles d’une femme de presque quarante-quatre ans, comme le temps passe.

***

Tes yeux verts maquillés, l’île de mon naufrage

Je ne t’ai aimé qu’avec la perspective de te perdre

Un amour obsessionnel, tragique

Cette douleur de l’amour je ne l’ai connue qu’avec toi

Chaque instant à guetter quand tu partirais

Je t’ai filmé les quinze derniers jours de ton agonie

Tu étais calme, je vomissais mes tripes

Je t’ai entendu bouger juste après ta mort j’ai dit

Toute ma vie j’ai attendu quelque chose comme ça

Tu n’étais qu’un chat amoureux d’une orchidée

Tu n’es plus, elle refleurit.

***

Je regarde les vidéos de ta lente agonie

C’est morbide mais je ne m’en apercevais pas

Que je filmais tes derniers jours, ta mort

Tu ne mangeais plus mais tu ronronnais encore

Cet amour fou tu me l’as donné jusqu’à la fin

Mon amour, mon petit chéri, viens là mon joyau

Je ne manquais pas de mots pour t’appeler

Tu étais toujours contre moi ma peau brûlante

J’ai été marquée au fer rouge à l’endroit du cœur

Le jour où je t’ai ramassé dans cet autobus désaffecté

Séparé de ta mère pour te sauver, toi.

C’était un mois d’Octobre à Charleville-Mézières

Il faisait froid je faisais une exposition de mes tableaux

Et je t’ai mis dans mes bagages. Un mois et demi

Tu étais si petit. Je ne t’ai pas aimé tout de suite

Je ne savais pas encore que tu étais un Tsunami

Quand je l’ai su c’était trop tard je t’aimais trop

J’étais foutue

Extraits de  » Refuge, journal de l’oubli » Éditions Rafael de Surtis, 2022

Plus d’infos :

https://www.rafaeldesurtis.fr/

CATHERINE ANDRIEU

Poète et peintre, elle vit en Charente-Maritime.

Plus d’infos : http://catherineandrieu.fr

Didier Ayres

Avertissement : ce texte a été écrit à l’occasion d’un cycle de conférences  » Une poésie pour le troisième millénaire ? qui a eu lieu à l’Ecole Normale supérieure ( Rue d’Ulm, Paris ) le 19 février 2022. L’organisateur est Nicolas Grenier , écrivain et poète français. https://fr.wikipedia.org/wiki/Nicolas_Grenier

Plus d’infos : https://www.fabula.org/actualites/une-poesie-pour-le-troisieme-millenaire-_105046.php

Le poème, le siècle et ses signes

Poésie contemporaine : états, fonctions, horizon d’attente

Dans le cadre de la rencontre organisée par Nicolas Grenier autour des enjeux de la poésie contemporaine, je dirais que mon point de vue est celui d’un écrivain, chroniqueur littéraire et poète. Cela revient à expliquer que je suis au courant de l’actualité littéraire en train de se faire. Et que d’autre part, je suis concerné par ce sujet, lequel recoupe évidemment les questions que se pose l’artiste devant son travail ; donc une approche sensible et informée.

On m’autorisera à expliquer dans le désordre, mais franchement, les courants qui traversent la création poétique, les fractures, les hiérarchies parfois, qui me semblent utiles de vous communiquer. Car mon problème essentiel reste de saisir en quoi le poème du troisième millénaire – puisque tel est le sujet de notre rencontre – se singularise nettement dans mon esprit. Du reste, mon premier livre, paru en 2003, laisse entendre que je participe pleinement de cette catégorie – du 3ème millénaire. Cependant, comme quiconque, j’ai des goûts et des dégoûts, qui transpireront sans doute derrière mes propos.

Pour moi il s’agit de définir la poésie, fût-elle contemporaine, c’est-à-dire, caractéristique et qui appartient au temps actuel. Je crois qu’il existe des formes plurielles dans la poésie d’aujourd’hui. Ces formes sont hybrides. Je les appellerai : poésie performative, poésie lyrique et poésie expérience. Ces trois entrées ont leur propre histoire, leur propre horizon d’attente, leurs limites et leur volonté théorique. Le poète est dès lors, soit écrivant, soit acteur, danseur, performer ou plasticien. Il peut également chercher dans le poème une façon de se tenir dans le monde, (et souvent cela se traduit en prose poétique). Ou alors il revêt le manteau d’un poète-affect, poète de la sensibilité, poète de l’âme, dans l’acception classique de ce terme. Du reste, ces trois notions tissent parfois des liens, voire des liens vitaux, consubstantiels à l’écriture du poème.

Je veux donc avec notre assemblée, partager des définitions générales de la poésie – afin de bien éclairer mon sujet (car ces définitions échappent souvent aux aléas des modes et des sensibilités pour subsumer la quintessence de l’acte poétique). Je vous livre quelques extraits de textes se rapportant à cette question :

Qui veut comprendre la poésie

Doit aller au pays de la poésie ;

Qui veut comprendre le poète,

Doit aller au pays du poète.

Goethe

La sphère d’activité d’un poète n’est pas la contemporanéité par laquelle je comprends l’état actuel du savoir socio-politique et scientifique, mais la réalité, le dialogue obstiné de l’homme avec la réalité concrète qui l’entoure – avec cet escabeau, avec autrui, avec cette heure du jour – en un mot cultiver cet art de la contemplation qui tend à disparaître. […] Mais avant tout – il s’agit de construire des valeurs, des tables de valeurs, d’établir leur hiérarchie, c’est-à-dire un choix conscient et moral avec toutes les conséquences vitales et artistiques qui y sont liées – il me semble que c’est là la fonction essentielle et fondamentale de la culture.

Zbigniew Herbert

Les poètes et les grands artistes ont pour fonction de renouveler sans cesse l’apparence que revêt la nature aux yeux des hommes.

Guillaume Apollinaire

Résistance, révolte, insurrection spirituelle. La poésie est d’abord cela : acte d’insoumission ; en quoi elle est l’expression même de la jeunesse. Impatiente, impétueuse, adolescente. Imagine-t-on Rimbaud avec des cheveux blancs ?

Gérard Pfister

Je reviens un instant sur le partage entre les différents régimes, de « zones d’influence » de l’action du poème de celles et de ceux qui décrivent leur époque, (prose, performance, introspection), pour indiquer que ce classement est tout autant sensible qu’intellectuel. Car personnellement je traverse diverses pratiques, celle de la prose poétique – influencée par Malcom de Chazal par exemple – ainsi que celles de textes en vers libres introspectifs ou, en me rapprochant de mon univers littéraire personnel, tendu vers l’expérience de l’écriture théâtrale. Et, pour moi, le principal modèle à ce sujet, c’est Botho Strauss. Puisque je cite des hommes de lettres, je n’oublie pas Les cahiers de Paul Valery qui sont, je l’avoue, une limite pour moi. À ce sujet, je noterai l’importance d’une écrivaine comme Anne Sexton (1928-1974), que j’ai découverte il y a peu. Américaine, elle incarne la figure moderne du poète confessionnaliste, ayant pour principal sujet littéraire sa propre vie, ses traumatismes personnels.

Je m’autorise ici la première personne du singulier, afin de rendre cette allocution plus vive. J’ai besoin pour cela de me porter au milieu de cette discussion, comme pour rendre authentiques, vraies, mes analyses, à l’aide de propos centrés sur quelque chose que je connais suffisamment et qui m’entraînent dès lors, en toute confiance, à poursuivre cette conférence. Ces surgeons littéraires déforment à coup sûr une vue analytique, scientifique, en établissant des contacts avec mon univers, seul moyen pour moi de me faire une idée de la « qualité » du texte que je lis. Et je lis beaucoup car je suis, en grande partie, occupé par le travail de critique littéraire. Mais, comme je suis souvent inquiet pour ce que l’avenir me réserve comme destin, je me garde de juger par la négative ces services de presse, évitant ainsi la position de censeur. Et en essayant de regarder comment ces littératures fonctionnent, je me trouve de plein pied dans les problématiques d’aujourd’hui, ayant pour terreau notre nouveau siècle.

Néanmoins, nulles généralités ne recouvrent la réalité de ces livres, tant sont personnelles les démarches des poètes. Peut-être est-ce là le signe probant que la poésie, (et le théâtre pour ce qui me concerne), est affaire d’individualités, d’un éclatement des propos, ainsi que de la fragmentation du lectorat, ou encore des projets de chaque ouvrage. Ce qui me retient quand même, comme j’accompagne parfois des poètes sur plusieurs de leurs livres et sur une longue période, c’est que chacune des démarches reste homogène. On reconnaît l’auteur assez vite derrière son style et ses poèmes.

Et puisque je me suis autorisé un certain désordre, je ferai ici une petite entaille à mon propos. Je voudrais simplement revenir sur la mesure, la voie du milieu que je m’impose pour parler du livre, à propos de beaucoup des opus qui me parviennent. Je me dis toujours que l’avenir lointain des œuvres est incertain, et leur destinée encore plus énigmatique. Un jour, Gérard Pfister me disait que même la postérité est mensongère. Dès lors, comment peut-on affirmer la qualité de tel ou telle, sans crainte de se tromper ? Voici souvent mon sentiment devant ces centaines de service de presse que je reçois !

Cette pluralité des voix s’accompagne d’une pluralité de formes de mises en scène du poème. Soit par le biais d’une poésie performative qui s’adresse en gros aux musées et galeries, voire aux écoles des beaux-arts, ou du poème en vers qui trouve souvent un espace de construction chez des éditeurs ou des revues, ou encore par la forme (nouvelle, je crois) que prend la poésie en prose. Quant aux récipiendaires, ils varient eux aussi.

Permettez-moi de faire une nouvelle incise. Notamment au sujet de cette pléthore de revues (lesquelles, à chaque parution, font découvrir plusieurs, voire beaucoup d’artistes), qui va l’amble d’une explosion de l’offre. Cet éclatement des pôles d’émission et de réception de ces voix poétiques surabondantes, est-il à mettre en relation avec la démographie mondiale (presque vertigineuse) ? Toujours est-il que chacune de ces revues défend une esthétique, où, à leur endroit, s’invente la poésie de demain.

Je ne dirais pas la même chose des éditeurs traditionnels, ni des grands groupes de presse. Eux, prennent peu de risques, ne valident bien souvent qu’une poésie passée par de petits éditeurs, lesquels accomplissent le travail de découverte et de suivi. Il resterait peut-être à produire une sociologie de la poésie contemporaine dans sa diversité, (je n’en connais pas, mais je considère que ce travail serait de toute première importance).

Et puisque je chemine sur mes chemins buissonniers, je conclurai provisoirement que cette poésie du millénaire nouveau (qui en passera évidemment par une ou plusieurs histoires littéraires dans les temps à venir), se présente aujourd’hui comme buissonnante. Cette variété de destinateurs, ce panorama composé d’agrégats de textes, se répercutent parfois en écho dans les revues. D’autres fois, chez des éditeurs spécialisés, dont les goûts varient comme des germinations parallèles. Ce panorama prend alors la forme de buissons, dont chaque ramure fait l’objet de l’intérêt de tel ou telle par affinité, follicules où croissent ces voix poétiques.

Cependant, s’il fallait noircir le tableau, je dirais que le lectorat de la poésie contemporaine s’étiole lentement. Car il me semble que notre époque se transforme en âge médiéval ou féodal. Ainsi, la poésie et la littérature exigeante dans son ensemble, deviennent le sujet et l’objet de petits groupes d’intellectuels et de chercheurs qui demeurent des communicants de leur « abbaye ». L’intérêt profond de la poésie se trouve ainsi gardée par quelques mains, quelques yeux, quelques copistes.

Du reste, ces lieux nouveaux où se diffuse le poème, ont eux-mêmes de jolies appellations, souvent situés dans de petites communes aux noms champêtres. Il en est ainsi de Tarabuste à St-Benoît-du-Sault, de la rumeur libre à Sainte-Colombe-sur-Gand, du Dé Bleu à Chaillé-sous-les-Ormeaux, des éditions Collodion à Mers-sur-Indre, Arfuyen au Lac noir, Lettres Vives à Castellare di Casinca, du Silence qui roule à Beaugency. La liste n’est pas exhaustive, surtout si l’on ajoute des revues littéraires comme L’Hôte, que je dirige depuis Saint-Junien, ARPA depuis Clermont-Ferrand, Friches depuis Saint-Yrieix-la-Perche, etc., sachant que la liste augmente d’année en année. Il faudrait aussi évoquer le travail des revues en ligne (et peut-être des éditeurs sur le web), qui amènent également une fragmentation des moments d’écoute, des sérendipités, des aléas de l’intérêt pour tel ou tel auteur. Ce qui renforce mon idée de nouvel âge médiéval. Je crois du reste que certains chercheurs ont ici évoqué la question que posent les nouvelles technologies de l’information.

De là se ramifient les propositions éditoriales, lesquelles, souvent et de préférence, trouvent des relais dans des maisons d’édition plus confidentielles. Le tissu des éditeurs varie en au moins trois grandes tendances : les éditeurs qui suivent sur de longues années un poète pour sa valeur à venir ; des maisons qui s’appuient sur un slogan et qui organisent une cohérence dans leurs productions ; et d’autres éditeurs, souvent de petites dimensions, qui produisent parfois trois livres par an, et qui sélectionnent donc des artistes proches de l’expression de la tendance défendue par ces maisons. Les catégories que je cite ne sont pas closes et peuvent se mêler dans leurs choix, se rassembler.

Bien heureusement, la poésie se produit, outre dans les galeries d’art et les musées, sur les scènes nationales, celles des maisons de la poésie, parfois dans les établissements scolaires, les universités, les bibliothèques, et les médias.

Pour finir, je donnerai à lire cet extrait d’un texte de Gabrielle Althen. Cela me permet d’ouvrir une dernière page de réflexion :

Il est sans doute peu de périodes où les formes, les espérances et les désespoirs de la poésie aient été aussi multiples. À chacun donc sa véracité, nécessaire si elle n’est pas mimée.

Ce que je voudrais pour moi, de moi, c’est que le poème dans son mouvement vibre comme une flèche, qu’il transcende les circonstances et ce qu’il en dit, pour tracer l’arc d’une émotion autre, c’est-à-dire spécifique de la poésie elle-même, et distincte des contingences émotionnelles qui sont le fond de l’ordinaire, les transportant sans doute avec soi, comme la flèche fait voler la matière dont elle est constituée. Quant aux deux pôles de son départ et de son arrivée, ils sont peut-être moins assurés que son trajet. À le dire autrement, la poésie me paraît être une cadence apposée au vivre, venue de lui, y retournant, signe et chiffre de liberté, toujours situés entre départ et retombée.

Quant à son rapport à qui nous sommes et à ce que nous deviendrons, je ne peux dire que ceci : nous sommes êtres de langage, cela revient à dire que nous nous dévaluons chaque fois que nous acceptons que notre parole se dévalue, mais que, parfois, nous grandissons quand sa nécessité et son exactitude grandissent. Veiller sur la nature de la poésie, c’est donc, à le dire vite, veiller sur soi et veiller sur nous. Il est impossible de parier pour l’avenir sans égards pour la justesse de la parole. Là se trouve, me semble-t-il, en dehors de toute utilité matérielle manifeste, l’un des fondements de la poésie.


Merci.

Le 19 février 2022 à l’ENS rue d’Ulm.

DIDIER AYRES

Didier Ayres est né le 31 octobre 1963 à Paris et est diplômé d’une thèse de troisième cycle sur B. M. Koltès. Il a voyagé dans sa jeunesse dans des pays lointains, où il a commencé d’écrire. Après des années de recherches tant du point de vue moral qu’esthétique, il se consacre principalement à la poésie. Il a publié essentiellement chez Arfuyen. Il écrit aussi pour le théâtre. L’auteur vit actuellement en Limousin. Il dirige la revue L’Hôte avec sa compagne. Il gère les ateliers d’écriture créative à l’université. Il chronique sur le web magazine La Cause Littéraire et Recours au poème.

Didier Ayres. – DR

Anne Barbusse

l’hôpital des fous

certaines phrases que tu m’as dites

c’est moi qui te le demande je t’enverrai d’autres livres je

prendrai de tes nouvelles tous les jours

certaines phrases

comme des fanaux perchés au bout des rêves

les autres phrases que j’entends ici

je ne sais pas depuis combien de temps je suis là

vous êtes mariée des enfants

car je suis arrivée dans le coma

toutes ces misères qui doivent tenir dans les mots

que je m’aime que je m’estime m’as-tu dit

que je sois à la hauteur de

la générosité de tes caresses

des fruits

un repas de fruits

pour laver le corps

ce n’est pas que je ne veux pas vivre

c’est seulement que je ne parviens plus à faire les gestes du

vivre

occupée du seul délire de l’amour unique

tout le reste m’échappe

y compris le printemps

trop de pression disais-tu

si tu l’ôtes dans l’innocence ou l’inconscience c’est la

dé-pression

vers le bas étymologiquement démise

du haut vers le bas du haut de

ton grand lit sombre de la mezzanine enclose

des protections saines vers

le bas de ce lit trop blanc trop étroit de maladie dans

l’anonymat des faux sommeils sans corps ni désir

de l’hôpital

Extrait de  » Moi la dormante. Journal psychiatrique » Éditions Unicité, 2021.

Plus d’infos : http://www.editions-unicite.fr/auteurs/BARBUSSE-Anne/moi-la-dormante/index.php

ANNE BARBUSSE

Miguel Coelho

VI.


Chacun sent à son insu, au moindre détail,
Qu’il n’est de bien commun, pour nos corps sans partages,
Que les transports bondés, le masque des visages
Fermés, l’air qu’on pollue, la souffrance au travail.


Chacun sent que sa langue est réduite à l’e-mail
Qu’on ne lit plus, au flux continu de messages,
A l’hypnose, par l’écran digital, d’images
Fissurant nos souvenirs sous leur morne émail.


Et puis quand un virus vaguement taoïste
Passé par les chemins sinueux du marché
Fait le vide en nos rues ainsi qu’en nos pensers,


On comprend que le vide était là, dans nos tristes
Vies. On se dit alors : « tout cela va changer ».
Mais comment faire confiance aux capitalistes ?


***

VIII.


Mes voisins ont vidé les lieux, comme tant d’autres.
Les murs de leur studio résonnent, à présent
(Ou serait-ce mon crâne?). On n’entend plus le chien,
Ses aboiements joyeux quand le couple se vautre


Sur lui, les rires fous des soirées entre amis,
Les disputes larvées ou les débats nocturnes
Des amants, le frottement de leurs corps remplis
D’un jeune amour frappant aux parois taciturnes.


Et c’est un peu de vie en moins dans l’univers.
Le vent s’engouffre dans les couloirs de l’immeuble,
Souffle, siffle, assourdit les escaliers déserts.


Une porte bat. Des bruits font gémir les meubles,
Inconnus jusque-là. On voit poindre l’envers
Du décor sous le ciel bleu dont la nuit s’affuble.

***

X.


Je te revois à la terrasse d’un café,
A Florence ou Milan. Tu lis un roman, seule,
En m’attendant. Ton beau visage dans la jeune
Lumière du matin, légèrement troublé.


J’entends les cloches de la basilique au loin,
Peut-être un bruit de foule, un fleuve de musiques
Murmurant. Aux vitres teintées de ma mémoire,
Le souvenir fait de la buée, incertain.


Car tout se perd alors, dans la seconde même
Où tu te lèves, l’arc brillant des petits gestes
Saccadés s’évanouit, et je reste sans voix,


Je veux dire, sans ta voix, pure, et ton silence,
La maturité inquiète de ton silence.
C’est peut-être depuis ce moment que j’écris.

Extraits de « Sonnets de guerre » in  » 2020″ Éditions Le Capital des Mots, 2022. Collection Melting Poètes Nevermore.

Plus d’infos : https://www.lecapitaldesmots.fr/e-boutique/2020.-miguel-coelho./

MIGUEL COEHLO

Miguel Coelho enseigne la philosophie en région
parisienne. Il a publié « Quasi-haïkus » aux éditions
Unicité.

Catherine Andrieu

L’heure est venue Paname, mon vieux compagnon, vieux chat, pour toi de mourir si l’on en croit les statistiques qui ne font pas l’algèbre du bonheur. Mais ta tête repose doucement sur ma cuisse comme sur un oreiller de plumes d’oiseaux sauvages. L’on en voyait dans la grotte cathédrale des Buttes Chaumont, rappelle-toi. Tu n’étais alors qu’un bébé et c’était mon cœur au bout de la laisse, mon petit cœur que je promenais cinq heures par jour. Et comme nous étions fiers d’être l’un avec l’autre ! Lorsqu’il pleuvait, c’était le marché aux fleurs Secrétan, bien à l’abri. Il y avait dans notre cour le siège du Printemps de Bourges. Comme tu faisais l’admiration de tous ! D’un coup, par toi, j’existais. Non pas en tant qu’artiste, mais parce que tu étais si petit. Treize ans d’amour fou c’est pas des choses qu’on oublie, alors je te regarde dormir. Tu respires paisiblement, calé contre mon corps. Et un jour, toujours calé contre mon corps et rattrapé par les statistiques, tu auras cessé de respirer. Et j’aurai cessé d’aimer.

***

Ce matin-là je m’étais coupé les cheveux

Juste avant de voir ton masque mortuaire

Grimaçant gueule ouverte yeux ouverts

Ton souffle comme seule preuve de ta présence

Les stupéfiants a dit le vétérinaire en te caressant

S’il savait que tu l’aurais abattu d’un seul coup de patte

Toi l’âme de la forêt sauvage

Et te voilà tu n’es pas mort mais mes cheveux

Sont devenus blancs en une seule nuit

Tu as le secret de mes nuits étoilées

La rue illuminée le soir, le manège que tu regardes

Couché sur le balcon les bateaux

Je me mets au piano et nous glissons

Sur l’eau.

***

Tu vois aujourd’hui je couche par terre

Je ne suis qu’un animal

Petite âme qui vagabonde et s’éteint

Ne me pleure pas

Je t’aime

Vois aujourd’hui c’est moi qui couche par terre

Peau contre peau tu es plus qu’un animal

Petite âme petit ange qui s’éteint

Je t’en supplie ne meurs pas

Je t’aime

***

Je n’ai pas même touché le piano

Depuis deux longues semaines

Envolées les quatre heures par jour la liberté

Qu’on avait avec la musique sur la plage

Piano sur l’eau je te regarde glisser piano vers la mort

Toi mon petit ange petit chat aux paupières lourdes

On savait que ça arriverait un jour on disait un jour

C’est trop tôt cet amour de treize ans et pourtant

Ne pas oublier la gratitude envers l’Univers

Par le Dieu Pan c’est déjà infiniment

Tu pars serein et moi on m’arrache à ma vie.

Extraits de  » Piano sur l’eau  » Préface d’Éric Chassefière.

Editions Rafael de Surtis, 2021.

Plus d’infos :

https://www.rafaeldesurtis.fr/

CATHERINE ANDRIEU

Poète et peintre, elle vit en Charente-Maritime.

Plus d’infos : http://catherineandrieu.fr

Claude Ber

Célébration de l’espèce

( Extraits )

Comme tous ceux de mon espèce, je voudrais célébrer mon espèce. Car mon espèce célèbre le tout du tout de mon espèce.

Mon espèce célèbre le bonheur et la peine de son espèce, la douleur et la jouissance de son espèce. Mon espèce célèbre la naissance, la mort, les âges, les séparations, les retrouvailles de son espèce. Mon espèce célèbre la joie, l’extase, la souffrance, la folie, l’horreur, les crimes de mon espèce. Mon espèce célèbre les saints, les artistes, les poètes, les savants, les sages, les héros, les rois, les prophètes, les faux prophètes, les bourreaux, les martyrs, les tyrans, les criminels de mon espèce.

Ainsi est mon espèce qu’elle célèbre le n’importe-quoi de son espèce qui se réjouit autant de la vie que de la mort de son espèce.

( … )

Même les porcs ont plus de parcelle divine dans leur couenne que mon espèce. Même les porcs ont plus de chances de gagner l’éternité que mon espèce qui martyrise toute espèce y compris sa propre espèce.

Comment peut-on célébrer une espèce aussi nuisible que mon espèce ? Une espèce oublieuse et avide qui se soumet aux pires de l’espèce et anéantit les meilleurs de son espèce pour ensuite les célébrer.

Car mon espèce se rachète et achète son humanité en célébrant les victimes de mon espèce et les tessons de lumières qui éclairent la nuit de mon espèce servent de pardon à la cruauté de mon espèce.

( … )

Qui sauvera mon espèce de mon espèce ? Une espèce qui se gorge de meurtres est une espèce condamnée à la non-éternité de son espèce.

( … )

Extraits de  » Il y a des choses que non  » Editions Bruno Doucey, 2017.

Plus d’infos : https://www.editions-brunodoucey.com/il-y-a-des-choses-que-non/

CLAUDE BER

Plus d’infos : https://www.claude-ber.org/

https://fr.wikipedia.org/wiki/Claude_Ber

Éric Chassefière

SUR LE CIEL

Tout un silence d’appels, de vols plus brefs que paupière, de chemins qui s’écrivent, langues qui se dénouent. Passages qui s’ouvrent dans le bleu, lointains en métamorphose aux noeuds d’immobile des arbres, promesse d’un au-dessus des choses, ciel rapide de ce qui disparaît, se cache dans l’éclat. Bords en labyrinthe, balancements d’après l’envol, roucoulements échos d’eux-mêmes, perpétuels effacements, toute source cachée. Simplement le cours d’une mémoire, le loin d’une conscience, le battement qui cesse, le cri toujours ailleurs, toujours au souffle de l’ici, du chemin qui s’ouvre. Tout un jardin au faîte, tout un ciel d’écoute, résonances a l’effacé des murs. Un infini luit sous l’ongle, l’arbre au dessin fragile sur le ciel respire de tous ses bras, prend partout flammes d’oiseaux, n’est mouvement que d’une mémoire. Le matin est ce qui reste d’un désir de mots. L’ombre, partout, rêve la proue. Le ciel se perd, le toit chante.

***

SOLITUDE

Tout est noir devant, tout est immobile, tout attend, tout rêve. Le coin de ciel entre arbres et toits cache le silence de la mer, l’écriture douce de l’oiseau, la fragile lumière de l’horizon. L’oiseau seul fait bouger la branche, qui est main d’ombre sur la soie du nuage, répond par le silence au désir de solitude des mots, scande les lointains, habite le proche, l’inconnu de l’arbre. Mot pas encore chant, silence déjà graine, possible du chemin, de la langue, de l’éblouissement qui prend aux racines du noir. Soleil né de rien, fleur de nuit illuminant le ciel de l’arbre qui caresse le toit, soleil doucement pensée, oeil ouvert au front, premier dessin du corps qui s’éveille à la lisière, se donne à la présence du chemin, à l’errance sans fin du désir, à tout ce grand dédale noir de l’ici se rêvant dans le distant. Sentir comme vibre l’aile de l’oiseau au passage de l’ombre sur la peau, fermer les yeux avec le monde quand le chant est feu.

Extraits de  » Sentir » Collection Pour un ciel désert, éditions Rafael de Surtis, 2021

Plus d’infos : https://www.rafaeldesurtis.fr/index.php?categ=accueil

ÉRIC CHASSEFIÈRE

Né en 1956 à Montpellier, Eric Chassefière vit à Paris. Directeur de recherche en physique au CNRS, il étudie l’évolution du Système Solaire et des planètes, et dirige un laboratoire de géosciences à l’Université Paris-Sud. ( Extrait notice biobibliographique Les Hommes sans épaules )

Il est aussi poète.

Plus d’infos : http://www.leshommessansepaules.com/auteur-Eric_CHASSEFIERE-669-1-1-0-1.html

https://www.recoursaupoeme.fr/category/auteurs/eric-chassefiere/