Séverine Daucourt

Noire substance, Séverine Daucourt, éd. Lanskine, 2020, 13€

La mort, la maladie, le père

C’est un peu pressé par mon activité de lecteur, que j’ai ouvert le livre de Séverine Daucourt, qui en 11 chapitres raconte la fin d’un père. Et en guise de substance morbide, le développement des derniers mois de la vie de ce personnage saisit avec réalisme les substances glaireuses, ce qui entretient le ton général du texte, où l’on voit comment ce père mourant, certainement celui de l’autrice, reste sujet d’une organicité sanglante, visqueuse. Une noire substance. Ces dernières heures, frappées de crudité, s’écrivent par bouts, par fragments, de façon buissonnante, composées par les triangles d’une espèce de kaléidoscope angoissé. Et cela nous livre le témoignage de la vie dans sa physiologie atroce et douloureuse, heures passées en la compagnie de la folie, de la scatologie, du drame, de la maladie et de la mort.

On voit la décrépitude au travail, qui elle-même travaille l’écriture de l’écrivaine, qui réfléchit la mort plus que Séverine Daucourt ne réfléchit sur la mort. Coupe nette et noire du temps de mourir, sans philosophie, sans temps possible pour la philosophie, étant donné que la durée est compromise et qu’il faut aller vite jusqu’aux dernières piqûres de morphine. On prend ici le trépas au sérieux, en faisant de la mort une auteure d’elle-même, qui mime son récit, qui écrit sa narration avec tous les détails visqueux, incommodes dont elle est l’héroïne.

Théâtre de la maladie, très certainement. Davantage aussi le rappel de la nécrose photographiée par Hervé Guibert, qui immortalise à la fois son déclin et l’aigreur affreuse des suintements du pus, de son corps amaigri, squelettique, touché par l’immonde maladie. Car comprise ainsi, la mort déconstruit, et le soin n’est que son bras armé. S. Daucourt décrit le père, son corps en demande, son traitement, qui ne font que souligner qu’il se détruit. Le vieil homme se défait peu à peu. Il s’abîme en s’enfonçant dans l’abîme. Les médicaments ne sont pour finir qu’un palliatif devant son Parkinson, car le soin ne soigne pas, disons, ne peut que clore ce qu’il désigne, miroir de l’avancée de l’agonie, heures finales imagées par des potions. L’entière démission des proches fait partie de ce sinistre tableau quand plus rien ne rend possible la guérison. Plus aucun geste, plus aucun sursis pour différer l’embarquement dans le fatal bateau du nocher de l’autre monde.

Je finirai cette brève note en évoquant ce que furent les derniers instants de mon père, disparu en août dernier. Car devant la souffrance, lui aussi luttait à sa façon. L’incohérence de querelles sans fondement, diverses chutes dans sa salle de bains, et pour finir, dans sa piscine, ses sursauts contre le cancer, ses rémissions et son angoisse somme toute, furent autant des points d’exclamation que d’interrogation. Ces derniers moments conclurent la terrible parenthèse d’une affliction sans nom.

Ainsi, j’ai compris ce petit livre comme une sorte d’exercice du souvenir, dont la brutalité et la vérité de l’évocation du géniteur disparu, de son extinction pathétique, persisteraient bizarrement dans la mémoire, comme une manière de garder en soi la vie physique du manquant, de l’absent qui s’en fut.

Didier Ayres

Il jette son oreiller vers des assaillants imaginaires. Ses hallucinations deviennent menaçantes, il lutte contre d’hostiles créatures qui viennent le chercher. Il a peur. Il commence en outre à avoir mal, son corps est d’une raideur effrayante après l’arrêt des traitements. On n’arrive plus lui enfiler ses t-shirts. Il faut plus large, ouvert, on prend ceux du gendre. Il doit être changé souvent, les diarrhées, la sueur.

Auteur : Eric Dubois

Ecrivain, poète, artiste, responsable de la revue de poésie en ligne " Poésie Mag " , président de l'association culturelle " Le Capital des Mots ". Photo: © Frédéric Vignale, 2016.

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